Au Pays Basque, on a toujours aimé que ça fermente : les idées, les projets, le cidre et maintenant l’orge. Après dix ans d’essais qui ont parfois tourné au jus de chaussette, la filière orge/malt/bière d’Iparralde devient enfin une réalité. Avec Herriko Garagarnoa, c’est une vraie histoire de mousse locale qui s’écrit, graine par graine, malt par malt, brasseur par brasseur. Une aventure en terroir brassicole, avec humour, ténacité… et un sacré nez pour la céréale qui pétille
1. Le terroir avait soif : l’Iparralde se lance dans la bière locale version XXL
Quand les premières idées d’orge brassicole ont germé en 2014, tout le monde voulait y croire. Hélas, côté résultats, c’était plutôt une cuvée « amère » : maladies avant la récolte, stockage capricieux, maltage pas franchement en forme… Bref, on était plus proche du jus de paille que d’un malt digne d’une IPA basque.
Mais les paysans du coin, quand ils ont une idée derrière l’oreille ou sous le béret, il faudrait une tempête de houblon pour les arrêter. Alors ils ont continué à semer, analyser, triturer la terre comme un brasseur tripote ses cuves. Et petit à petit, bingo : on a trouvé les variétés d’orge qui prennent racine en Iparralde sans faire la gueule à la météo.
Résultat : 2025, première vraie production sur 16 hectares, et l’impression que la magie opère enfin. Comme une première mousse qui sort parfaitement du fût après dix essais ratés.
« Fallait juste laisser la terre prendre son apéro », rigole un agriculteur d’Amikuze. Si tout se passe comme prévu, l’objectif futur est 240 tonnes d’orge, de quoi faire tourner les brasseries locales sans aller quémander du malt au Danemark.
2. Herriko Garagarnoa : une filière qui veut brasser large (mais rester locale)
Pour donner un cadre sérieux à cette aventure maltée, il fallait créer une structure. C’est chose faite : Herriko Garagarnoa, association toute neuve sortie des cuves en juillet 2025.
Au menu de la structure :
– rassembler les paysans, malteurs et brasseurs ;
– faire un cahier des charges costaud ;
– produire une orge 100 % locale ;
– garantir une rémunération équitable aux agriculteurs ;
– et surtout, mettre de la cohésion dans tout ce beau monde.
La marque Herriko Garagarnoa sera aussi le label de la bière locale bien de chez nous, celui qu’on pourra exhiber fièrement sur les étiquettes : un peu comme un tatouage, mais version céréalière.
L’association a été lancée officiellement lors de Lurraman le 7 novembre, et les visiteurs ont pu goûter plusieurs variétés d’orge du département. Autant dire que ça a beaucoup reniflé, trituré, dégusté, et débattu sec : « Celui-ci sent plus la noisette », « celui-là ferait une Pale Ale qui tabasse », « tu crois que l’orge aime la pluie d’avril ou préfère le soleil d’octobre ? »… On n’avait pas vu autant de passion depuis la dernière finale de pelote.
3. Une aventure qui remonte plus loin qu’un fond de pinte
Les débuts de la filière, c’est 2013, quand la Chambre d’Agriculture du Pays Basque a décidé qu’il serait sympa de produire de l’orge locale pour brasser autrement qu’avec du malt importé de l’autre bout de l’Europe. Dix ans plus tard, après bien des prises de tête et quelques récoltes dignes d’un mauvais sketch, le miracle arrive enfin.
Petit historique :
– 2022 : 0,5 ha → 1 800 kg → premier malt correct (!) ;
– 2024 : 6 ha → 8 tonnes → première malterie du Nord ;
– 2025 : 18 ha → 30 tonnes → création d’Herriko Garagarnoa ;
– 2026 : 30 ha → « on verra », disent les agriculteurs, « mais on compte pas semer des Smarties ».
La volonté est claire : produire de la graine à la forêt, c’est-à-dire tout faire en Iparralde, du semis à la mousse finale. Les agriculteurs sont motivés, d’autant qu’ils veulent aussi rompre avec la monoculture du maïs, qui assèche les sols et leur donne l’impression de jouer en boucle le même film agricole depuis trente ans.
Alors, diversifier les cultures, intégrer l’orge, trouver un débouché local… c’est un peu comme changer de bière après dix ans de Pils industrielle : on se sent revivre.
4. Saint-Martin-d’Arberoue : la malterie qui fait « pop » dans le monde brassicole
2025 marque aussi la naissance de la première malterie du Nord, installée à Saint-Martin-d’Arberoue Un outil essentiel : parce que produire de l’orge, c’est bien, mais la transformer en malt, c’est encore mieux.
La malterie utilise un système traditionnel, façon « on mélange savoir-faire ancestral et technologie juste ce qu’il faut ». Ici, pas de robots géants ni de cyber-malt :
– les grains germent à même le sol,
– sont séchés à l’air chaud,
– puis torréfiés au four à bois.
Résultat : trois malts classiques, Pils, Pale, Munich, qui sentent le terroir, la tradition, et un poil la sciure (mais la bonne).
Les brasseurs locaux adorent. Ils sont aujourd’hui neuf brasseries à bosser avec du malt Herriko, chacune conservant sa marque, ses bières et son identité. Pas de concurrence, mais un esprit de fût partagé.
5. Un cahier des charges plus serré qu’un bouchon de bière artisanale
Pour éviter que n’importe qui colle un autocollant « Herriko Garagarnoa » sur une bière brassée à Rotterdam, un cahier des charges strict a été défini.
Côté agriculteurs :
– exploitation familiale,
– maximum 10 ha d’orge,
– stockage obligatoire pendant 2,5 mois,
– orge nettoyée avant l’envoi à la malterie,
– production exclusivement en Iparralde et communes limitrophes.
Côté malterie :
– elle doit être en Iparralde,
– et ne peut produire le « malt local » qu’avec de l’orge locale, point final.
Côté brasseurs :
– 100 % des malts classiques doivent être du malt local,
– sauf pour certaines bières où 50 % suffissent.
Le houblon n’est pas encore local faute de producteurs, mais ça viendra. On va bien trouver des motivés pour planter du houblon dans un vallon où ça grimpe mieux que les brebis…
6. Une filière qui a de l’avenir
La démarche est agricole, économique et culturelle. Parce qu’au Pays Basque, la bière est désormais un vrai secteur : les brasseries poussent comme des houblons en chaleur, les consommateurs veulent du local, et les agriculteurs cherchent une diversification viable.
Herriko Garagarnoa se positionne comme un symbole de coopération : agriculteurs, malteurs, brasseurs, tous attachés à créer un produit qui respire l’Iparralde, avec rémunération équitable et circuits courts. On n’est pas juste dans la bière : on est dans une philosophie agricole fermentée à cœur.
7. Dégustation, humour, terroir : tout ce qu’il faut pour que la suite brasse large
Lors de la présentation officielle, une initiation à la dégustation de bière a permis au public de comprendre pourquoi un malt local change tout. Entre les arômes rôtis, les notes céréalières et ce petit goût de terroir, les visiteurs repartaient en répétant : « C’est fou ce qu’une céréale locale peut raconter comme histoire. »
Et c’est vrai : derrière chaque verre de bière « Herriko Garagarnoa », il y a un champ basque, un agriculteur qui se lève à l’aube, un malteur qui enfourne au bois, un brasseur qui touille sa cuve comme une potion magique. Et surtout, l’idée qu’un territoire peut se réinventer une filière de A à Z, sans perdre son humour ni son sérieux.
L’Iparralde se dote enfin d’une filière bière capable de tenir tête aux plus grands. C’est local, c’est solide, c’est plein de sens. Et surtout, ça fait du bien de se dire que ce qu’on boit ne vient pas de l’autre bout du continent mais du champ d’à côté.
La route est encore longue, mais elle sent bon l’orge fraîche.
Et si tout se passe bien, bientôt, lever une pinte basque ne sera plus un geste militant.
Juste un geste normal, naturel, évident.
Et terriblement bon.
