Dossier Sorcières du Pays basque – « Sorcières, icônes ou dindons du bûcher ? »




On a beau dire, les sorcières ont la peau dure. Pas seulement parce qu’on les a souvent envoyées en fumée (façon barbecue médiéval au bois de chêne) mais surtout parce qu’elles hantent encore nos imaginaires comme des squatteuses invétérées. Des procès de Zugarramurdi au merchandising façon Halloween made in USA, la sorcière est partout : dans les bouquins d’histoire, sur les t-shirts féministes et même dans les rayons bio (hé oui, qui vend des tisanes magiques sinon la grande sœur d’une herboriste un peu perchée ?)

Alors, pourquoi ce come-back en balais volants supersoniques ? Parce que la sorcière, mine de rien, c’est un miroir. Et comme dirait l’historien Jean-Claude Schmitt : « Les figures diaboliques disent souvent plus de la société qui les invente que du prétendu démon qu’elles incarnent. » (source : Le Corps des images, Gallimard, 2002).

Dindons du bûcher

Pendant des siècles, c’est clair, les sorcières ont surtout servi de défouloir collectif. Un mauvais orage ? Hop, c’est Gertrude la voisine qui aurait parlé au vent. Un gosse malade ? C’est sûrement la vieille Margot qui a balancé le mauvais œil. Les juges, eux, n’avaient qu’à signer les papiers pour envoyer tout ce beau monde sur un bûcher à ciel ouvert, avec chorale de psaumes en guise de fond sonore. Comme disait Michel de Montaigne, qui, lui, n’était pas trop fan de ces cabales : « C’est mettre à bien haut prix nos conjectures que d’en faire cuire un homme tout vif. » (Essais, Livre I, Chapitre XXVII). Pas faux, Michou.

Bref, les sorcières ont payé cash les névroses d’une époque où on mélangeait peur, ignorance et fanatisme dans un chaudron pas très ragoûtant.

De diaboliques à symboliques

Mais voilà, le sort s’est retourné. Les mêmes figures qu’on brûlait jadis comme suppôts de Satan sont devenues aujourd’hui des emblèmes de liberté. La sorcière, c’est la rebelle, la féministe avant l’heure, la nana qui dit merde au patriarcat. On la retrouve dans les bouquins de Mona Chollet (Sorcières, la puissance invaincue des femmes, 2018), qui explique que ces marginales persécutées étaient souvent des femmes indépendantes, guérisseuses, ou simplement trop libres pour l’époque.

Et là, attention, ça change tout : la sorcière n’est plus la coupable idéale, mais l’icône de résistance. Comme dirait la militante américaine Starhawk (sorcière assumée et autrice de Dreaming the Dark, 1982) : « La magie, c’est l’art de changer la conscience à volonté. » Tu m’étonnes que ça séduise.

Un sabbat culturel permanent

Aujourd’hui, on danse encore autour du feu, mais c’est plus pour les festivals que pour les procès. Entre les musées de Zugarramurdi, les reconstitutions historiques au Pays Basque, les séries Netflix (Sabrina, The Witcher…) et les défilés féministes où l’on scande « nous sommes les petites-filles des sorcières que vous n’avez pas brûlées », la sorcière est devenue une véritable star pop-culture.

Elle est partout : dans les slogans, dans les tatouages, dans les slogans marketing (hé, qui n’a pas vu une bière artisanale baptisée Witch Brew ou une crème visage « potion magique » ?). C’est presque devenu un label.

Alors, sorcières : revenantes ou résistantes ?

Le truc, c’est que l’ombre du bûcher plane toujours. Derrière les blagues et les balais, il y a une mémoire lourde. Des milliers de femmes sont mortes accusées de « commerce avec le diable ». Comme le rappelle l’historienne Silvia Federici (Caliban et la sorcière, 2004), ces procès étaient aussi un outil de contrôle social : briser l’autonomie des femmes pour mieux renforcer le nouvel ordre économique.

Bref, si la sorcière est redevenue cool aujourd’hui, c’est parce qu’elle porte en elle une revanche symbolique. Elle incarne ce que les puissants ont voulu étouffer : la liberté, le savoir populaire, la capacité à dire « non ».

Verdict du chaudron

Alors, sorcières : simples mascottes de carnaval ou vraies héroïnes politiques ? Un peu des deux. Mais une chose est sûre : de Zugarramurdi à Paris, de Salem à Netflix, elles n’ont pas fini de nous envoûter.

Comme dirait un proverbe basque souvent cité : « Akerbeltz guzien gainetik, egia da indartsuena. » (Au-dessus de tous les boucs noirs, la vérité est la plus forte).


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