Plantons le décor au fin fond du Labourd en 1609 : des vallées encaissées, des ports où ça jase plus vite que le vent, et des paroisses où le moindre potin se transforme en rumeur de diable. Sur ce terrain fertile, les « sorginak » locales, mi-guérisseuses, mi-voisines mal vues, deviennent les boucs émissaires parfaits. Autrement dit, la soupe était déjà sur le feu, il suffisait d’une étincelle. C’est là qu’entre en scène Pierre de Lancre, magistrat bordelais envoyé par Henri IV pour nettoyer le coin. Nettoyer ? Disons plutôt qu’il débarque avec son balai idéologique, prêt à transformer chaque marmite d’onguent en chaudron satanique. Le bonhomme ne fait pas dans la dentelle : pour lui, les femmes sont inconstantes, lubriques et donc, forcément, bonnes pour le bûcher. Bref, un mix entre inquisiteur, psy de comptoir et metteur en scène d’horreur
Introduction
Au Pays basque, on n’a pas attendu Harry Potter pour faire tourner les balais et frissonner les villages. Ici, les sorcières n’ont rien de carton-pâte : elles hantent l’histoire, se glissent dans les légendes et s’invitent encore aujourd’hui dans les rues, les fêtes et même les assiettes. Des sabbats d’Akelarre aux procès d’antan, des récits de grand-mères aux spectacles contemporains, les « sorginak » (sorcières en basque) ont laissé une empreinte aussi solide que les pierres de nos frontons.
Ce dossier de presse, composé de dix articles, vous entraîne de l’autre côté du miroir, là où l’Histoire croise l’imaginaire, où le folklore fait la courte échelle à la mémoire, et où le sérieux des chercheurs s’accorde aux grimoires populaires. On y croise des sorcières accusées à tort, d’autres réhabilitées par la culture, certaines ressuscitées par le théâtre ou la danse, et toutes célébrées comme des figures d’émancipation et de mystère.
Bref, il est question de chaudrons, mais aussi de patrimoine, de sortilèges, mais surtout de transmission. Un cocktail savamment dosé, qui se déguste sans modération, tant qu’on n’oublie pas la pincée d’humour qui nous caractérise à The Baskroom : car au Pays basque, la magie ne se prend jamais au sérieux… sauf quand il s’agit de faire lever les foules.
La chasse aux sorcières façon foire aux aveux
De Lancre et son compère d’Espaignet organisent une tournée digne d’un festival de rock… sauf que les vedettes, ce sont les accusées. On convoque, on interroge, on arrache des aveux à coups de pressions, et parfois de menaces bien senties. Les rumeurs de danses nocturnes deviennent « sabbats », les bals de village sont repeints en orgies diaboliques, et le pauvre Akerbeltz, bouc noir du folklore basque, est recyclé en mascotte de Belzébuth.
Les sources de l’époque balancent des chiffres dignes d’un conte à dormir debout : « des milliers de sorcières » selon de Lancre. La réalité ? On parle plutôt de 50 à 80 exécutions, ce qui est déjà assez pour glacer le sang d’un canton entier. Pas besoin d’exagérer : même sans moulin à rumeurs, le carnage était bel et bien réel.
Pourquoi le Labourd ?
Ben tout simplement parce que le coin coche toutes les cases :
une frontière où circulent autant de marchandises que de cancans ;
des guerres de Religion qui ont laissé des rancunes tenaces ;
des villages où les querelles de voisinage valent toutes les dénonciations ;
et des pratiques populaires (danses, feux, remèdes) que les juges voient comme du diable en kit.
Bref, le Labourd, c’était la marmite idéale pour faire mijoter une panique collective. Avec de Lancre pour touiller, ça a vite débordé.
En 1612, de Lancre sort son best-seller : Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons. Le bouquin, c’est son CV justifiant la boucherie : femmes volages, sabbats croustillants, pactes sanglants… Un vrai roman noir, sauf qu’ici, les personnages ont vraiment brûlé. Ce torchon démonologique va empoisonner l’imaginaire collectif pendant des siècles.
Les procès comme spectacle
Pas besoin de Netflix : les procès de sorcières, c’était la téléréalité du coin. Le public venait voir les aveux, les sentences, et parfois les exécutions. Les preuves ? Un bouton suspect sur la peau, une voisine jalouse, ou un enfant qui jure avoir vu sa tante danser nue sous la lune. Ajoutez-y un juge convaincu d’avance, et hop : la recette est prête pour le bûcher.
Ce qui frappe, c’est la façon dont des gestes banals deviennent des preuves diaboliques :
une tisane de plantes ? Un filtre de sorcière.
une danse de village ? Un sabbat orgiaque.
une promenade nocturne ? Un vol astral sur balai.
La montagne, la grotte et le pré se transforment en décor de cauchemar. Ce que le paysan appelait « coutume », le juge le traduisait en « pacte avec Satan ».
La mission de de Lancre ne dure pas longtemps. Moins d’un an après, il est rappelé : trop de bruit, trop d’abus, et pas assez de résultats solides. Mais le mal est fait : familles brisées, communautés divisées, et un souvenir qui collera au Labourd comme le goudron aux godasses un jour de canicule.
Héritages et mémoire
Aujourd’hui, les musées de Bayonne et de Zugarramurdi rejouent la partition, mais cette fois en mode patrimonial. Les « sorginak » se baladent en effigies dans les festivals, devenant symbole féministe ou attraction touristique. Une revanche posthume, en quelque sorte : des « boucs émissaires » devenues icônes.
Verdict journalistique
L’histoire du Labourd en 1609, c’est un mix entre tribunal et cabaret macabre, entre rumeur et brasier. De Lancre, ce juge transformé en scénariste de l’horreur, a écrit un chapitre noir du Pays basque. Mais à force d’avoir voulu voir le diable partout, il a surtout laissé une image : celle d’un magistrat obsédé qui a pris des danses de village pour des messes noires et des femmes libres pour des suppôts de Satan.
Et si les sorcières du Labourd pouvaient revenir lui souffler dans la nuque, elles lui diraient sans doute : « T’as bien voulu nous cramer, mais c’est toi qu’on retiendra comme le clown du bûcher. »
Le livre incontournable : Le Solstice des Maudites de Gracianne Hastoy
Avant de franchir le seuil des entrailles de Zugarramurdi, un conseil s’impose à celles et ceux qui aiment voir plus loin que la surface des choses : plongez d’abord dans les pages de Le Solstice des Maudites, l’ouvrage envoûtant de Gracianne Hastoy. Car dans ce grimoire d’encre et de mémoire, l’autrice lève le voile sur l’ombre qui plane encore sur ces collines verdoyantes et les âmes perdues de ces pauvres femmes, arpentant encore aujourd’hui les ruelles du village, victimes de la chasse aux sorcières de 1610 .
Au-delà du récit historique, ce livre est une incantation littéraire, un voyage dans le temps où les échos des procès, des bûchers et des danses nocturnes résonnent encore entre les lignes. Vous y découvrirez les visages oubliés des accusées, les rouages impitoyables de l’Inquisition, et la manière dont la peur, habilement distillée, a fait vaciller toute une communauté.
Chaque chapitre est une incursion dans l’indicible, dans cette part d’humanité qui frissonne face à l’inconnu — et face à ce qu’elle ne comprend pas. Le Solstice des Maudites ne se contente pas de vous guider pour éclairer la pénombre des grottes ; c’est une lanterne pour votre esprit, un filtre de vérité sur les croyances, les persécutions et les résistances d’autrefois. À lire absolument avant ou après votre passage dans la gorge de l’Infernuko Erreka… mais peut-être pas seul(e), à la nuit tombée.
