Dossier Agriculteurs : Quand la politique parle beaucoup mais n’écoute plus rien




Il y a un moment précis où le paysan arrête d’y croire. Pas un grand soir, pas une illumination. Juste un matin banal, entre deux traites et un café trop serré, où il comprend que les mots ne nourrissent pas, que les promesses ne se stockent pas dans un silo, et que la politique, vue depuis un champ détrempé, ressemble surtout à un épouvantail sans oiseaux

Le drame du monde agricole, ce n’est pas seulement qu’il crève économiquement. C’est qu’il ne se sent plus représenté, plus entendu, plus considéré. Il parle, mais sa voix se perd dans le vent des éléments de langage. Il vote, mais les décisions tombent toujours ailleurs. Il manifeste, mais on le reçoit à la va-vite, avec un sourire crispé et une promesse conditionnelle.

Des rustines sur une moissonneuse en feu

Officiellement, l’État agit. Il agit même beaucoup, sur le papier. Aides PAC, reports de charges, exonérations temporaires, fonds d’urgence, soutiens sanitaires, dispositifs exceptionnels. Une vraie collection de pansements multicolores, soigneusement étiquetés.

Sauf que le paysan, lui, ne saigne pas d’une coupure. Il est en hémorragie existentielle.

On lui propose de repousser ses échéances quand il voudrait savoir s’il aura encore un métier dans dix ans. On lui donne des aides conditionnelles quand il demande une vision claire. Résultat : il survit sans se projeter, il tient sans croire.

La PAC, censée être la grande colonne vertébrale agricole européenne, est vécue comme une usine à gaz sous stéroïdes. Des formulaires à n’en plus finir, des critères mouvants, des contrôles tatillons, pour des montants qui, souvent, ne compensent même plus la perte de revenu. On ne subventionne plus un métier, on administre une lente agonie.

La grande fracture de la confiance

À force, quelque chose s’est cassé. Pas dans les tracteurs. Dans la confiance.

Le paysan ne croit plus aux discours. Il a entendu trop de « plans de relance », trop de « transitions nécessaires », trop de « pédagogie à faire ». Il a surtout vu les mêmes décisions revenir, les mêmes accords signés, les mêmes importations autorisées.

La souveraineté alimentaire ? Un concept.

La compétitivité équitable ? Une incantation.

La protection du modèle agricole ? Un slogan de salon.

Dans les campagnes, on a l’impression que les décisions se prennent loin, très loin, dans des bureaux où la terre est un mot abstrait et où le mot « ferme » désigne surtout un dossier clos.

Syndicats : quand les relais deviennent des filtres

Longtemps, les syndicats agricoles ont été les porte-voix naturels du monde paysan. Aujourd’hui, une partie croissante des agriculteurs les regarde comme des intermédiaires usés, trop proches du pouvoir, trop institutionnels, trop polis.

Le dialogue social ressemble à une pièce de théâtre bien rodée. Les représentants parlent, l’État écoute, Bruxelles arbitre, et au final le réel ne bouge pas. Les paysans ont le sentiment d’être conviés à des discussions dont l’issue est déjà écrite. Une démocratie de façade, version champêtre.

Résultat : le malaise agricole devient un problème de société, mais ceux qui le vivent ont l’impression d’être exclus de sa résolution. Ils nourrissent le pays, mais ne participent plus à ses choix structurants.

Quand la politisation devient un réflexe de survie

C’est là que la politique, la vraie, brutale, clivante, entre en scène. Non pas comme une idéologie mûrie, mais comme une réaction chimique. Quand les canaux traditionnels sont bouchés, la colère cherche un autre tuyau.

La montée en puissance de syndicats plus radicaux, comme la Coordination Rurale, n’est pas le fruit d’un complot idéologique. C’est le résultat mécanique du vide. Quand plus personne ne répond, on écoute ceux qui parlent fort. Quand plus personne ne protège, on se rapproche de ceux qui promettent de cogner sur la table.

Oui, certaines proximités avec l’extrême droite sont visibles, assumées parfois, embarrassantes souvent. Mais réduire cette dynamique à une simple dérive idéologique, c’est refuser de voir le terreau. La radicalisation n’est pas une cause : c’est un symptôme. Une conséquence directe du sentiment d’abandon.

Le paysan et la République : un divorce silencieux

Le cœur du problème est là : le paysan ne se sent plus défendu par la République. Non pas parce qu’il la rejette, mais parce qu’il a le sentiment qu’elle l’a déjà lâché.

La République lui demande de produire mieux, plus propre, plus durable. Il le fait.

Elle lui demande de s’adapter, de se moderniser, de se former. Il le fait.

Puis elle signe des accords qui le mettent en concurrence directe avec des modèles qu’elle interdit chez lui.

À force, le message devient limpide : « Tu es utile symboliquement, mais encombrant économiquement. »

La colère froide, celle qui dure

Contrairement aux clichés, le monde agricole ne bout pas d’une colère explosive. Il est traversé par une colère froide, sourde, persistante. Celle qui ne s’évacue pas en un week-end de manifestation. Celle qui s’installe, qui ronge, qui transforme le regard.

Cette colère-là ne cherche plus à convaincre. Elle cherche à exister. Et quand la parole n’a plus de poids, quand le vote semble inefficace, quand le dialogue ressemble à un simulacre, il ne reste plus qu’une certitude dangereuse : « Si on ne bloque pas, on n’existe pas. »

C’est dans ce terreau que naissent les ruptures. Pas dans la haine idéologique, mais dans l’épuisement démocratique.

Une parole politique hors-sol

Pendant ce temps, la parole politique continue de flotter, légère, hors-sol. On parle de transition écologique comme d’un horizon abstrait, sans mesurer ce qu’elle coûte à ceux qui la portent à bout de bras. On parle de compétitivité sans jamais regarder qui encaisse les coups.

Le paysan écoute, hoche la tête, puis retourne à ses champs. Il sait que la décision tombera sans lui. Et cette certitude-là est peut-être la plus destructrice de toutes.

Car une démocratie qui parle sans écouter, qui consulte sans entendre, qui négocie sans céder, prépare toujours quelque chose de plus brutal.

Dans les campagnes, on commence à se dire que la politique n’est plus un outil, mais un décor. Et quand le décor tombe, il ne reste que la scène nue.

C’est là, précisément là, que commence l’étape suivante.

Celle où la parole cède la place à l’action.

Celle où la fourche ne sert plus à retourner la terre, mais à faire levier sur le pays.


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