Netflix enfile sa blouse d’historien et déballe sous nos yeux un thriller politique qui aurait pu s’appeler Inspecteur des ombres. Mais non : c’est Un fantôme dans la bataille, un titre à la fois poétique et énigmatique, comme si on vous promettait une épopée tout en vous demandant de sortir fantôme possible mais pas garanti
Le film, réalisé par Agustín Díaz Yanes, nous plonge dans l’Espagne des années 1990 et 2000, époque où l’organisation ETA (Euskadi ta Askatasuna – « Pays basque et liberté ») terrorisait encore une nation entière avec sa lutte armée pour l’indépendance basque.
À la différence d’un Fast & Furious de la pyrotechnie, ici pas de pneus qui crissent au ralenti ni de séquences folles à la musique hyper saturée. Ce thriller privilégie la tension low-key, les regards fuyants, et la lourdeur des secrets comme on mesure l’attente des dividendes en bourse : longuement, en retenant son souffle.
Décryptage du pitch
On suit Amaia, campée par Susana Abaitua, une jeune agente de la Garde civile espagnole (gardienne de la loi et parfois de l’équilibre mental) qui décide de jouer à cache-cache dopé aux enjeux d’État pendant plus de dix ans. Son taf : s’infiltrer au sein d’ETA pour débusquer les fameux zulos (caches d’armes), surveiller les réseaux, et tenter d’éviter que le territoire ne devienne un énorme boxon.
Pendant plus d’une décennie, elle vit une double vie, jongle avec ses deux identités et finit par perdre un peu de son propre équilibre interne au profit de celui de l’intrigue. Elle côtoie la peur, la parano, la solitude et, surtout, la permanente sensation d’être surveillée.
Réalité historique vs cinéma
Le film s’inspire de l’Opération Sanctuaire, une grande opération anti-ETA menée par la Garde civile et la police française le 3 octobre 2004, qui visait à infiltrer l’organisation, démanteler ses réseaux et mettre la main sur ses caches d’armes dans les Pyrénées-Atlantiques et en Espagne.
Quand on parle de réalité historique, il faut rappeler que l’ETA n’est pas un “méchant de cinéma” inventé un soir de brainstorm : c’était une organisation réelle dont les actions ont marqué plusieurs décennies et fait des centaines de victimes dans tout le Pays basque et au-delà.
Dans le film, comme dans la vraie vie, l’infiltration n’est pas présentée comme une opération blockbuster avec explosions synchronisées et effets pyrotechniques. Non : elle est lente, méthodique, comme une lente montée de tension qui finit par finir par faire craquer les nerfs. La tension s’installe dans les moments de silence, parfois plus bruyants que les dialogues eux-mêmes.
Actrices, acteurs et performances
À l’écran, Susana Abaitua porte le film avec gravité, sérieux et une certaine lourdeur propre au poids des responsabilités. Elle n’est ni une super-héroïne en blazer chic, ni une reine de la casse ; elle incarne plutôt cette impression d’être épuisée avant même la première vraie fusillade… ce qui, dans la vraie vie comme à l’écran, peut être suffisant pour refléter la réalité d’une mission longue et invisible.
Le casting secondaire avec Andrés Gertrúdix, Iraia Elias ou encore Ariadna Gil est ancré dans la tension permanente entre suspicion et confiance, loyauté et trahison. À ce niveau, on n’est pas dans Mission : Impossible, mais plutôt dans une négo de restructuration où chaque pas mal calculé peut coûter cher, voire très cher.
Côté rythme, on avait prévenu : il ne faut pas venir ici pour une avalanche d’action toutes les trois minutes. La mise en scène est plutôt lente, mesurée, et parfois… plate. Les plans fixes et la lumière grise du Pays basque nord donnent à l’ensemble un cachet documentaire plus qu’une sensation de montagnes russes filmées.
C’est justement là que le film tire son originalité : au lieu de s’emballer, il choisit de laisser les respirations des personnages dicter le tempo, à la manière des économistes qui regardent les chiffres toute la journée sans que rien ne bouge. Et parfois, ce silence pèse plus qu’une explosion de volatilité.
Humain avant tout
Un fantôme dans la bataille n’est pas un film qui va vous donner envie de rejoindre la Garde civile (ni de vous lancer dans une carrière diplomatique). Mais il a le mérite de mettre en lumière l’humain derrière l’agent infiltré, et d’explorer comment, à force de jouer avec des identités multiples, on finit par perdre pied.
La réalisation évite les clichés faciles, pas de caricatures simplistes des militants, pas de héros invincibles, pour mieux se concentrer sur les tensions intérieures, les dilemmes moraux et ce sentiment que chaque minute peut être la dernière. Pas surprenant que certaines critiques aient trouvé l’ensemble un poil trop lenticulaire, voire trop posé, mais d’autres y voient une authenticité rare dans un paysage saturé de films d’action superficiels.
Verdict :
Pour voir Un fantôme dans la bataille sur Netflix, il faut être prêt à accepter la nuance, la lenteur, et l’idée que tout n’est ni spectaculaire ni factice, mais souvent profondément humain. Entre séquences inspirées de faits réels et moments de pure introspection, le film tient son pari d’éclairer une période sombre de l’histoire espagnole sans tomber dans le sensationnalisme.
Certes, ce n’est pas La Casa de Papel version ETA, donc les amateurs de rythme effréné et de cliffhangers permanents devront s’accrocher. Mais pour les cinéphiles prêts à troquer la fièvre du blockbuster contre la tension silencieuse d’une histoire vraie, c’est une bonne pioche. Après tout, dans la vie comme au cinéma, ce ne sont pas toujours les explosions qui marquent le plus, mais bien ces silences lourds de sens…
