Sur les marchés, il y a des semaines tranquilles… et puis il y a celles où les taux se redressent. Celle-ci appartient clairement à la deuxième catégorie. Sans gros rendez-vous macro à l’agenda, sans chiffre capable de faire danser la lambada aux algos, les marchés obligataires ont pourtant décidé de faire la grimace. Et pas qu’un peu. Aux États-Unis, les rendements se sont retendus d’un coup sec, façon ressort mal huilé, laissant les investisseurs avec la sensation désagréable d’avoir raté la sortie
Le T-Bond américain à dix ans a ainsi pris 5,4 points de base pour grimper à 4,22 %, soit près de cinq points sur la semaine. Le deux ans, lui, a rajouté 3,6 points pour s’installer à 3,603 %, pendant que le trente ans s’offrait une petite poussée vers 4,82 %. Bref, sur la courbe des taux, tout le monde s’est levé en même temps, comme à la fin d’un concert de Patrick Bruel, mais sans les rappels et sans les applaudissements. Une tension brutale, lourde, presque poisseuse, qui rappelle que le marché obligataire reste le vrai patron de la salle, celui qui ne rigole pas quand la musique change.
Pas de stats, mais de la tension
Il faut dire que côté économie américaine, les chiffres continuent de jouer les costauds. Le marché du travail ne craque pas, l’activité tient bon, et la production industrielle américaine a encore progressé de 0,4 % en décembre, après une hausse équivalente en novembre. Deux mois consécutifs dans le vert, ça commence à faire sérieux. Dans le détail, la production manufacturière a avancé de 0,2 %, le secteur minier a un peu calé avec un recul de 0,7 %, pendant que les utilities, ces bons vieux fournisseurs d’énergie, ont mis un coup d’accélérateur à +2,6 %. Autrement dit, l’Amérique continue de produire, d’allumer la lumière et de faire tourner la machine, même quand le reste du monde hésite sur le bouton « start ».
Le taux d’utilisation des capacités industrielles s’est lui aussi amélioré, gagnant 0,2 point à 76,3 %. Certes, on reste en dessous de la moyenne de long terme, mais le signal est clair : pas d’effondrement en vue, pas de panique immédiate, et donc pas d’urgence absolue pour une Fed qui préférerait éviter de jouer les pompiers pyromanes. Résultat : les marchés obligataires se crispent, les rendements montent, et les investisseurs se demandent combien de temps la fête de l’argent pas cher peut encore durer.
Et comme souvent quand les marchés commencent à transpirer, Donald Trump n’est jamais très loin pour remettre une pièce dans la machine. Cette fois-ci, le président américain presse le Congrès de faire passer son Great Healthcare Plan, un grand chantier censé faire baisser le prix des médicaments, réduire les primes d’assurance et mettre les gros assureurs face à leurs responsabilités. Sur le papier, c’est vendeur. Dans les salles de marché, en revanche, on se demande surtout combien ça va coûter et comment ça va se financer. Traduction en langage trader : déficit potentiel, dette supplémentaire, et donc pression haussière sur les rendements.
Acheter le Groenland à crédit : idée givrée, rendements brûlants
Comme si ça ne suffisait pas, Trump a aussi remis sur la table une vieille lubie qui fait toujours lever les sourcils : le Groenland. Oui, le Groenland. L’île glacée que Washington aimerait bien acheter au Danemark, et si possible à crédit. Une annonce qui a fait sourire sur les réseaux, mais beaucoup moins sur le marché obligataire. Parce que quand la Maison-Blanche parle d’achats XXL financés à l’emprunt, les T-Bonds prennent froid, les taux montent et les investisseurs se couvrent comme ils peuvent. Résultat : encore un petit coup de tension sur les rendements américains, dans un marché déjà à cran. Et cerise sur le gâteau, Wall Street sera fermée lundi pour cause de jour férié, histoire de laisser les nerfs se calmer… ou pas.
En Europe, l’ambiance est moins électrique, mais impossible d’échapper à l’onde de choc venue des États-Unis. Les émissions souveraines du Vieux Continent suivent docilement la tendance impulsée par les T-Bonds. Le Bund allemand a pris 2,6 points pour s’installer autour de 2,84 %, l’OAT française a gagné 3,3 points à 3,52 %, et le BTP italien s’est tendu de 2,2 points à 3,43 %. Seuls les Gilts britanniques ont fait de la résistance, quasiment stables autour de 4,40 %, comme s’ils avaient décidé de faire bande à part, tasse de thé à la main.
CAC 40 : cinq jours dans le rouge
Côté actions, en revanche, la semaine n’a pas été une partie de plaisir pour tout le monde. À Paris, le CAC 40 s’est distingué… mais pas dans le bon sens. Cinq séances de baisse consécutives, une série qu’on n’avait plus vue depuis la mi-novembre. Certes, le repli hebdomadaire reste contenu à -1,23 %, surtout après avoir touché deux nouveaux records historiques en début de semaine. Mais quand même : pour l’indice parisien, la gueule de bois est bien là. Vendredi, il a encore lâché 0,65 %, pendant que Londres limitait la casse et que d’autres places européennes faisaient preuve d’un peu plus de nerf.
À Wall Street, l’ambiance est plus neutre, presque blasée. Le Dow Jones recule légèrement, le Nasdaq fait du surplace et le S&P 500 cède à peine quelques miettes. Les investisseurs, en manque de catalyseurs, se contentent de digérer les chiffres macro et de surveiller la courbe des taux du coin de l’œil, prêts à dégainer au moindre dérapage.
Sur le front macroéconomique, l’Allemagne a confirmé une inflation sage en décembre, conforme aux attentes, pendant que les États-Unis validaient une nouvelle fois la solidité de leur production industrielle. Rien de vraiment explosif, mais suffisamment rassurant pour maintenir la pression sur les taux. En clair : l’économie ralentit peut-être un peu, mais pas assez pour justifier une détente rapide des rendements.
Géopolitique en open bar
Ajoutez à cela une semaine géopolitique bien chargée, et vous obtenez un cocktail bien corsé. Discussions avec le Venezuela autour du pétrole, tensions verbales avec l’Iran, déclarations musclées sur d’éventuelles sanctions, confirmation de l’intérêt américain pour le Groenland… Autant de dossiers qui maintiennent les marchés sous tension permanente. Le pétrole, lui, a joué au yoyo avant de se reprendre, le baril de Brent terminant la semaine autour de 64,47 dollars.
Et puis il y a eu ce feuilleton autour de la Fed elle-même. Jerome Powell a révélé que le ministère de la Justice avait adressé des assignations à comparaître à la banque centrale, officiellement pour une histoire de travaux de rénovation. Un prétexte, selon Powell, qui a rapidement reçu le soutien de nombreux banquiers centraux, soucieux de rappeler que l’indépendance des banques centrales n’est pas une option, mais une nécessité. Là encore, les marchés ont écouté, pris note, et ajusté leurs positions sans paniquer… mais sans rigoler non plus.
Enfin, sur le terrain de la micro-économie, la saison des résultats a démarré sur les chapeaux de roues aux États-Unis. Les grandes banques ont globalement fait mieux que prévu, prouvant que même dans un environnement incertain, les mastodontes savent encore faire du cash. Les réactions en Bourse ont été plus tièdes, preuve que les bonnes nouvelles étaient déjà en partie dans les cours. Et ce n’est que le début : la semaine prochaine promet une avalanche de publications, des mines aux plateformes de streaming, des industriels aux géants du luxe.
Sur le marché des devises, l’euro a fait du surplace face au dollar pendant que les rendements américains continuaient de dicter le tempo. En résumé, une semaine où les taux ont repris le contrôle, où Trump a encore fait parler de lui, et où les marchés ont rappelé une vérité simple : quand l’argent devient plus cher, même les plus gros joueurs arrêtent de faire les malins.
Source AOF et Zone Bourse
