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“L’enfer au village”- Quand le Labourd s’est mis à griller ses sorcières façon barbecue royal




En 1609, le Pays basque s’est offert une petite grillade collective : quatre-vingts personnes, pour la plupart des femmes, sont parties en fumée sous prétexte de pacte avec le Diable. Quatre siècles plus tard, Arte rouvre le grimoire et nous balance en pleine tronche l’absurdité flamboyante de la chasse aux sorcières du Labourd. Un documentaire qui sent le soufre, le fanatisme et la connerie humaine bien cuite

Ça commence comme une querelle de voisinage, une embrouille de port entre Saint-Jean-de-Luz et Urrugne. Les bourgeois veulent leur part du butin, les seigneurs tirent la nappe à eux, et voilà que ça tourne vinaigre. À l’époque, quand on ne sait plus comment régler ses comptes, on sort pas les avocats, mais les démons. Chacun accuse l’autre d’avoir pactisé avec le diable : la calomnie en guise de procédure, la rumeur pour juge d’instruction.
Et paf, Henri IV, le roi au panache et à la poire d’amour, s’en mêle. Le monarque, déjà occupé à rafistoler un royaume en miettes après les guerres de Religion, décide d’envoyer du lourd : deux juges du Parlement de Bordeaux, histoire de « purifier » le coin. Traduction : on va brûler du paysan jusqu’à ce que Dieu nous dise stop.

Pierre de Lancre, le pyromane en robe

C’est là qu’entre en scène Pierre de Lancre, magistrat zélé, religieux en rut et psychorigide du goupillon. L’homme débarque au Pays basque comme un croisé dans un bal de sorcières. Entre les falaises, les danses de village et les filles aux cheveux lâchés, il ne voit pas une culture locale… mais une orgie satanique.
Faut dire que le gars a potassé le Malleus Maleficarum, le Manuel du parfait allumeur de bûchers. Résultat : il confond sabbat et sardinade, extase mystique et rhum arrangé. Le moindre rire féminin devient pour lui un sortilège, et la première bigoudiée venue, une suppôt de Satan.
Il interroge, torture, extorque des aveux à coups de ruses et de tenailles. Même les gosses passent à la question. L’homme ne juge pas, il exorcise à la chaîne. Dans son rapport, il parle de “copulation avec le démon” comme d’un fait divers banal. À ce stade, c’est plus un juge, c’est un VRP de l’enfer.

Le bûcher, nouvelle attraction locale

Le procès dure quatre mois. Quatre mois de délire, de sermons, de hurlements et de chair carbonisée. À la fin, quatre-vingts malheureuses partent en fumée, littéralement. Le Labourd devient le premier barbecue géant de l’histoire basque, sans chorizo ni cidre pour faire passer la pilule.
De Lancre, fier de sa tambouille, pond un bouquin pour raconter sa « mission divine ». Résultat : un texte tellement imprégné de misogynie qu’il ferait passer un forum d’incels pour un club de poésie. On y trouve tout : la peur du corps féminin, la haine du plaisir, l’obsession du contrôle.
L’historienne Nicole Jacques-Lefèvre parle d’un texte « séduisant et répulsif à la fois ». Comprendre : c’est écrit comme un roman, mais ça pue le soufre à chaque ligne. À force de vouloir sauver les âmes, notre Pierre a cramé la moitié du canton.

La Sainte Inquisition, version “règlement de comptes à Oztibarre”

Derrière la croisade religieuse, c’est aussi une affaire de pouvoir. Les notables, les curés et les juges jouent à qui aura la plus grosse… torche. Dans un coin paumé entre Espagne catho et Basse-Navarre protestante, chacun veut prouver qu’il est plus pur que le voisin. Résultat : on dénonce à tour de bras.
Une femme danse trop ? Sorcière.
Elle sait faire bouillir les herbes ? Sorcière.
Elle vit seule avec son chat ? Triple dose de sorcellerie.
Et tant pis si elle est juste veuve ou herboriste. À l’époque, le patriarcat ne plaisante pas : mieux vaut cramer dix innocentes que rater une coupable.
Le documentaire de Marie Thiry, Sorcières – Chronique d’un massacre, démonte ce mécanisme avec une précision de scalpel. On y découvre comment la peur et la politique s’acoquinent pour produire du chaos bien organisé. L’enfer, ici, n’est pas surnaturel : il a un sceau royal et un tampon de notaire.

Le diable est dans les détails

Au-delà du drame local, le film élargit la focale. Entre le XVe et le XVIIe siècle, 40 000 à 50 000 personnes passent au feu dans toute l’Europe. La plupart sont des femmes, parce qu’évidemment, quand quelque chose cloche dans le monde, c’est toujours la faute de celles qui dansent et pensent trop.
Ces “sorcières”, on les a façonnées à coup de fantasmes masculins : vieilles, laides, ou alors sublimes et donc forcément diaboliques. Toujours à mi-chemin entre la tentation et la malédiction. Et toujours seules, donc suspectes.
Le documentaire rappelle à quel point cette imagerie nous colle encore à la peau. Des pubs aux séries télé, la sorcière moderne continue d’agiter son balai, héritière malgré elle d’un siècle où danser librement pouvait vous valoir la crémation express.

Arte, le bal des damnés en prime time

Marie Thiry ne se contente pas de ressusciter des fantômes : elle met le spectateur face à l’absurde mécanique de la peur. Avec les interventions d’historiens comme Robert Muchembled, le film reconstitue cette époque où le soupçon valait preuve, et où la morale brûlait plus fort que la raison.
On y voit aussi la naissance d’un imaginaire collectif : celui de la sorcière comme double obscur de la femme libre. Une image qu’on a trimballée jusqu’à aujourd’hui, parfois pour en rire, parfois pour s’en servir.
Diffusé sur Arte le 18 octobre à 20h55, et dispo jusqu’au 16 décembre sur arte.tv, le documentaire n’a rien d’un conte pour enfants. C’est un miroir : et quand on se penche dessus, on aperçoit toujours un peu de nous, prêts à rallumer le bûcher pour la dernière qui danse.

Quand la bêtise fait des étincelles

Quatre siècles plus tard, difficile de ne pas ricaner jaune. Entre les procès médiatiques, les cabales numériques et les purges morales en ligne, la chasse aux sorcières n’a jamais vraiment pris sa retraite. Elle a juste changé de réseau.
De Lancre aurait adoré Twitter : la même hystérie, les mêmes boucs émissaires, et personne pour lire les démentis.
Le documentaire, lui, préfère l’intelligence à la vindicte. Il rappelle que derrière chaque flamme, il y avait un visage, une voix, une vie. Et qu’à force de crier “au démon !”, c’est toujours l’humain qu’on brûle.

En guise de dernière incantation

Alors oui, riez tant que vous voudrez : le diable en 1609, c’était surtout un prétexte pour allumer le voisin. Et s’il y a une morale à cette histoire, c’est peut-être celle-ci : méfions-nous des gens trop sûrs de leur foi, de leur pureté ou de leur vertu. Ce sont souvent eux qui tiennent les allumettes.
Quatre siècles plus tard, le Pays basque a troqué les bûchers contre les festivals et les cidreries. Mais sous les pavés, y’a toujours un peu de cendre. Et quelque part, dans les collines du Labourd, les sorcières doivent encore se marrer. Parce qu’à la fin, ce sont toujours les allumés qui brûlent les lucides.

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