Il arrive un moment où on ne discute plus. Pas parce qu’on n’a rien à dire, mais parce qu’on a tout dit. Un moment précis, invisible depuis les bureaux capitonnés, mais très clair depuis une cour de ferme : celui où la parole ne produit plus rien. Où les réunions tournent en rond. Où les promesses sonnent creux. Où la loi apparaît moins comme une protection que comme une clôture électrifiée. C’est là que commence la phase suivante. Celle dont personne ne veut parler, mais que tout le monde redoute. L’action brutale. Le blocage. Le rapport de force. Pas par goût du chaos, mais parce que, pour certains, il n’existe plus d’autre langue compréhensible.
Mercadal : portrait d’un homme arrivé au bout du sillon
Pierre-Guillaume Mercadal n’est pas né révolutionnaire. Ce n’est pas un poseur de barricades de salon, ni un stratège d’extrême droite sorti d’un think tank crasseux. C’est d’abord un agriculteur confronté à un conflit local insoluble, un de ces dossiers qui traînent, qui s’enlisent, qui se renvoient de bureau en bureau jusqu’à devenir un mur.
Quand il parle aujourd’hui de bloquer Paris, quand il assume la confrontation, ce n’est pas une posture. C’est le discours d’un homme qui a compris que les canaux normaux étaient bouchés. Sa condamnation judiciaire ? Il ne la vit pas comme une infamie, mais comme une médaille paysanne, la preuve qu’il est allé jusqu’au bout de ce que le système permettait… avant de le sanctionner.
Autour de lui gravitent des influenceurs d’extrême droite, oui. Ils le soutiennent, le relaient, amplifient sa parole. Non par amour du monde agricole, mais parce que la colère est un carburant politique redoutable. Mercadal, lui, s’en fiche presque. Il ne cherche plus des alliés idéologiques. Il cherche de l’impact.
« Arrêter le pays » : quand le tracteur devient outil politique
Sa phrase est simple, brutale, presque paysanne dans sa logique :
« Je pense que si on arrête le pays, on peut espérer des choses. »
Ce n’est pas un slogan. C’est un constat empirique. Les manifestations classiques n’ont rien donné. Les négociations ont tourné dans le vide. Les pétitions n’ont nourri personne. Alors il reste quoi ? Le blocage.
Bloquer les routes, les plateformes logistiques, les raffineries, les axes vitaux. Montrer, concrètement, que sans paysans, la machine nationale cale. Plus de flux, plus de marchandises, plus de tranquillité urbaine. La campagne rappelle à la ville qu’elle existe. Brutalement.
À ce stade, la violence n’est plus une tactique syndicale. C’est une méthode. Une méthode primitive, certes, risquée, dangereuse, mais perçue comme la seule encore efficace. Quand le dialogue est rompu, le rapport de force devient la grammaire par défaut.
De la colère au conflit permanent
Le problème, c’est que cette stratégie est un champ de mines.
À court terme, elle peut fonctionner. Elle peut forcer l’État à ouvrir les yeux, à lâcher du lest, à concéder. Mais à moyen terme, elle abîme tout.
Elle discrédite les revendications aux yeux d’une partie de l’opinion. Elle offre à l’État une justification en or pour durcir la répression. Elle installe une logique de confrontation permanente, où chaque conflit devient un bras de fer, chaque négociation une menace.
Car une fois que la violence devient un langage admis, elle appelle toujours plus de violence. Le tracteur contre le CRS. Le blocage contre la loi. La colère contre l’ordre public. Et au milieu, la démocratie, piétinée comme un champ détrempé après le passage d’un convoi.
L’État face à son propre miroir
La tentation est grande de réduire Mercadal et ceux qui pensent comme lui à des agitateurs, des irresponsables, des extrémistes. C’est confortable. Ça évite de poser la question qui fâche : pourquoi en sont-ils arrivés là ?
Un État qui n’entend plus que lorsqu’on bloque, qui ne réagit qu’à la crise, fabrique mécaniquement de la violence politique. Il apprend à ses citoyens que la légalité est inefficace et que l’illégalité est rentable. Message catastrophique, mais message réel.
Carole Delga, Présidente de la région Occitanie, a raison de mettre en garde contre les extrêmes qui attisent la colère. Mais encore faut-il se demander pourquoi la colère est aussi inflammable. On n’attise pas un champ déjà irrigué. On attise un champ sec.
La démocratie sous pression agricole
Ce qui se joue ici dépasse largement le monde paysan. C’est une question démocratique centrale. Si une profession entière a le sentiment que la loi travaille contre elle, que les institutions sont sourdes, que les élections ne changent rien, alors le pacte républicain se fissure.
La violence agricole n’est pas un accident. C’est un signal d’alarme. Un avertissement brutal envoyé à un système qui n’écoute plus les signaux faibles.
Le danger, ce n’est pas Mercadal.
Le danger, c’est qu’il ne soit qu’un avant-goût.
Quand la colère devient transmissible
Le plus inquiétant, ce n’est pas la radicalité individuelle. C’est sa contagion. Quand un agriculteur voit qu’un autre obtient quelque chose par le blocage, par la pression, par la confrontation, il en tire une conclusion simple : « C’est donc comme ça qu’il faut faire. »
Et là, on bascule dans une société où chaque conflit se règle par le rapport de force. Où la légitimité ne vient plus du droit, mais de la capacité à perturber. Où la loi devient un obstacle à contourner plutôt qu’un cadre à respecter.
À ce stade, la violence n’est plus un cri. C’est une habitude.
Une bascule dont on ne revient jamais indemne
Il faut le dire clairement : cette voie est une impasse. Pas parce qu’elle est moralement condamnable ( débat stérile) mais parce qu’elle détruit ce qu’elle prétend défendre. Un monde agricole qui se bat en permanence contre l’État finit toujours par perdre. L’État a le temps, les moyens, la force. Les agriculteurs, eux, ont la fatigue.
Mais comprendre cette impasse ne suffit pas à l’éviter. Tant que le sentiment d’abandon persiste, tant que les réponses resteront techniques face à une crise existentielle, la tentation de la violence restera là, tapie dans les fossés.
Mercadal n’est ni un héros ni un monstre. Il est le produit logique d’un système qui a cessé de parler à ceux qui le nourrissent.
Et c’est précisément ce qui rend la question finale si dérangeante.
