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Dossier Agriculteurs : Chronique d’un monde paysan qu’on laisse crever proprement




Il fut un temps où la France sentait la terre fraîchement retournée, le fumier tiède et la soupe au lard qui colle au ventre. Aujourd’hui, elle sent surtout la moquette de ministère, le café tiède des réunions interminables et la promesse politique fermentée trop longtemps au soleil. Le monde agricole ne s’est pas effondré dans un fracas spectaculaire, non : il s’est évaporé, lentement, méthodiquement, comme un bonhomme de neige qui fond… inéluctablement

Pas de révolution, pas de barricades au départ. Juste une hémorragie silencieuse, une disparition par petits bouts, ferme après ferme, comme si quelqu’un, quelque part, avait décidé de débrancher le paysan sans prévenir, histoire de voir combien de temps il tiendrait sur batterie.

La grande saignée : quand les chiffres parlent plus fort que les discours

Les chiffres, eux, ne trichent pas. Ils n’ont pas besoin d’éléments de langage ni de slogans en papier recyclé. En quatre ans, entre 2020 et 2023, la France a perdu 10 % de ses exploitations agricoles. Ça fait 40 000 fermes rayées de la carte, avalées par le néant administratif ou la vente forcée. Depuis l’an 2000, le compteur explose : 314 000 exploitations disparues. Un massacre à la petite cuillère, mais un massacre quand même.

Aujourd’hui, l’agriculture représente 1,5 % de l’emploi total. Autant dire que le paysan pèse moins dans la balance nationale qu’un influenceur cuisine végane sponsorisé par une marque de tofu thaïlandais. On parle pourtant de ceux qui remplissent les assiettes, mais ils sont devenus statistiquement invisibles. Trop peu nombreux pour peser, trop essentiels pour qu’on ose les regarder mourir franchement.

Et quand on parle pognon, là, c’est carrément la disette organisée. En trente ans, le revenu net agricole a chuté de près de 40 % en euros constants. Constants, oui, comme la galère, l’angoisse et la boule au ventre en ouvrant le courrier. 15 % des agriculteurs non-salariés ont un revenu nul ou déficitaire. Ils bossent à perte, suent pour payer le droit de continuer à suer. Du bénévolat forcé, version républicaine.

Le paysan moderne : banquier malgré lui, survivant par défaut

Le paysan d’aujourd’hui n’est plus un cultivateur au sens romantique du terme. C’est un gestionnaire de dettes à ciel ouvert, un équilibriste sous perfusion bancaire, coincé entre les normes, les traites et les cours mondiaux qui jouent au yoyo.

Le mécanisme est connu, huilé, implacable. Pour survivre, il faut s’agrandir. Pour s’agrandir, il faut emprunter. Pour emprunter, il faut promettre des rendements. Pour tenir les rendements, il faut produire plus, plus vite, moins cher. Et à la fin, malgré tout ça, il faut encore emprunter. Une spirale infernale qui transforme la ferme en machine à stress et le paysan en hamster qui court dans sa roue jusqu’à l’épuisement.

On appelle ça la modernisation. En réalité, c’est souvent une industrialisation sans filet, où le moindre aléa climatique, sanitaire ou économique peut faire basculer une exploitation entière dans le fossé. Une sécheresse, une maladie, une chute des prix, et c’est toute une vie de boulot qui part en fumée. Pas de parachute doré, pas de prime de départ. Juste une pancarte « À vendre » accrochée à une grille rouillée et un gusse qui va aller pointer à la soupe populaire.

Normes ici, laxisme ailleurs : le grand écart absurde

Pendant ce temps-là, la concurrence internationale débarque comme un troupeau de taureaux lâchés dans un champ de porcelaine. Des produits importés, moins chers, produits avec des normes que la France n’oserait même pas proposer à un stagiaire de première année.

Ici, on demande au paysan de compter les millimètres de lisier, de remplir des dossiers plus épais qu’un bottin, de traiter ses bêtes comme des pensionnaires de centre de bien-être. Là-bas, on produit à la cool, avec des règles souples comme la peau d’une retraitée ayant trop bronzé sur la plage. Et devinez quoi ? C’est ce qu’on importe.

Le message implicite est d’une hypocrisie rare : « Produisez mieux, plus cher, plus propre… pendant qu’on importe moins cher, moins contrôlé, mais compétitif. » Autrement dit : soyez exemplaires, puis regardez-vous vous faire doubler sur la ligne d’arrivée.

Dépendance alimentaire : quand la France mange chez les autres

Cerise sur le gâteau rassis : la France, patrie du terroir et du camembert qui sent le cul, est devenue déficitaire sur le plan agroalimentaire avec l’Union européenne. En 2019, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, la balance commerciale agricole est passée dans le rouge.

Aujourd’hui, environ 20 % de l’assiette d’un Français est importée. Un cinquième du repas vient d’ailleurs. Et pas forcément d’un ailleurs bucolique. Pendant qu’on discute « montée en gamme », le pays devient dépendant. Le mot qui fait mal, celui qu’on évite soigneusement dans les discours.

La souveraineté alimentaire, dans ce contexte, ressemble de plus en plus à un slogan collé sur une boîte vide.

Mercosur : le totem de la trahison ressentie

Et puis il y a le symbole. Le gros. Le lourd. L’accord UE-Mercosur.

Pour beaucoup d’agriculteurs, ce truc-là, ce n’est pas un accord commercial : c’est un sacrifice rituel, un abandon assumé sur l’autel du libre-échange.

Importer massivement de la viande, du sucre, du soja produits avec des normes environnementales et sanitaires bien plus souples, pendant qu’on exige des agriculteurs français une exemplarité quasi monastique ? Pour eux, c’est simple : on les sacrifie pour fluidifier les échanges.

La fameuse « montée en gamme » ressemble alors à une blague cruelle. Monter en gamme pour quoi faire, si le marché est inondé de produits moins chers, produits ailleurs, autrement ? Monter en gamme sans protection, c’est comme envoyer un paysan au Salon de l’Agriculture avec une pancarte « Faites-moi perdre du blé ».

Un monde qu’on laisse mourir proprement

Ce qui frappe, au fond, ce n’est pas seulement la violence économique. C’est la propreté de la disparition. Pas de grand scandale. Pas de plan Marshall agricole. Juste une lente érosion, accompagnée de discours polis, de tables rondes bien filmées et de communiqués qui sentent la paille humide.

Le monde paysan ne s’effondre pas : il est méthodiquement vidé, comme une grange qu’on laisse à l’abandon en attendant qu’elle s’écroule toute seule. Et quand elle tombera, on dira que c’était inévitable.

Mais dans chaque ferme qui ferme, il y a plus qu’un bilan comptable. Il y a une transmission brisée, un savoir-faire qui disparaît, une vie entière réduite à une ligne dans un tableau Excel. Derrière chaque chiffre, il y a un type ou une femme qui a cru qu’en travaillant dur, ça finirait par payer. Et force est de constater que ça n’a pas payé.

Et c’est là que commence vraiment le malaise. Parce qu’un monde qui nourrit mais qu’on affame, ça finit toujours par se rebiffer.

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