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Chronique du Dr Osasuna – Cancer et microbiote : quand l’intestin passe la blouse blanche




Mes chers patients lecteurs, aujourd’hui, rangez vos thermomètres et sortez vos microscopes imaginaires. On va parler d’un sujet sérieux, le cancer, mais avec une nouvelle recrue inattendue dans l’équipe soignante : votre microbiote intestinal. Oui, ce joyeux bazar de bactéries qui squatte vos entrailles sans payer de loyer est peut-être l’allié le plus discret, mais aussi l’un des plus prometteurs, dans la lutte contre la maladie. Comme quoi, même dans le ventre, il y a parfois de très bons médecins

En oncologie, tout le monde ne réagit pas pareil aux traitements. La chimiothérapie, par exemple, n’est pas une potion magique universelle. Chez certains patients, elle tape fort et juste ; chez d’autres, elle fait le boulot à moitié, un peu comme un interne en fin de garde. Longtemps, on s’est gratté la tête (avec des gants, évidemment) pour comprendre pourquoi. Et puis, en 2016, des chercheurs de l’Institut Pasteur et de l’Institut Gustave-Roussy ont eu une illumination digne d’un diagnostic génial à trois heures du mat’ : et si la différence venait du microbiote ?

Chimio : quand les bactéries boostent l’ordonnance

Les scientifiques ont mis le doigt, métaphoriquement bien entendu, sur deux bactéries intestinales capables de donner un sérieux coup de pouce à la cyclophosphamide, un grand classique de la chimiothérapie. La première, Enterococcus hirae, agit comme un infirmier zélé : elle modifie l’environnement autour de la tumeur et remet les lymphocytes T au boulot. Résultat, le système immunitaire retrouve la forme et empêche les cellules cancéreuses de faire leur sale petit business.

La seconde, Barnesiella intestinihominis, joue plutôt le rôle du médecin chef : elle s’assure que la réponse immunitaire tienne sur la durée. Pas question ici d’un sursaut ponctuel suivi d’une rechute. On parle d’un combat qui s’inscrit dans le temps, avec une défense qui reste sur le front.

Chez la souris, les résultats sont clairs. Et chez l’humain, ça commence sérieusement à sentir bon. Des patients atteints de cancers du poumon ou de l’ovaire, à des stades avancés, traités par cyclophosphamide, ont montré une meilleure réponse au traitement lorsqu’ils hébergeaient ces deux bactéries dans leurs intestins. Autrement dit, certains patients avaient déjà, sans le savoir, un service d’immunothérapie intégré, version intestinale.

Immunothérapie : l’intestin dans la salle de commande

Passons maintenant à l’immunothérapie, cette star relativement récente de l’arsenal anticancer. Son principe est simple sur le papier : réveiller le système immunitaire pour qu’il fasse lui-même le ménage et dégomme les cellules tumorales. Une sorte de rappel vaccinal pour des globules blancs un peu endormis. Sur le mélanome métastatique ou certains cancers du poumon, du rein ou de la vessie, les résultats sont spectaculaires… mais pas pour tout le monde. Seuls 20 à 45 % des patients répondent vraiment bien au traitement. Les autres restent sur la touche.

Là encore, le microbiote entre en consultation. En 2018, des travaux publiés dans la revue Science ont montré que la prise d’antibiotiques pouvait sérieusement saboter l’efficacité de l’immunothérapie. En clair : flinguer ses bactéries intestinales au mauvais moment, c’est un peu comme retirer les piles du défibrillateur en pleine urgence cardiaque.

Les patients atteints de cancers du poumon, du rein ou de la vessie, ayant pris des antibiotiques dans les semaines entourant le début de l’immunothérapie, répondaient moins bien au traitement. Le cancer progressait plus vite et la survie globale était plus courte. Le diagnostic est sans appel : la dysbiose, ce déséquilibre du microbiote, peut faire dérailler la stratégie thérapeutique.

À l’inverse, les patients qui tiraient le meilleur bénéfice de l’immunothérapie présentaient un microbiote riche en Akkermansia muciniphila. Un nom barbare, certes, mais une bactérie qui mérite une médaille. Elle produirait des métabolites (acides biliaires, acides gras à chaîne courte) capables de stimuler le système immunitaire. En résumé : plus d’Akkermansia, plus de globules blancs motivés, et un combat plus efficace contre la tumeur.

Demain, une analyse de selles sur ordonnance ?

Et là, chers lecteurs, on touche au futur de la médecine, celui où l’on parlera de caca avec le même sérieux que d’une prise de sang. L’idée fait doucement son chemin : analyser le microbiote intestinal des patients atteints de cancer pour mieux prédire leur réponse aux traitements. Un petit échantillon de selles, un passage au crible de la métagénomique, et hop, un portrait-robot bactérien du patient.

À terme, ceux qui manqueraient d’Akkermansia muciniphila pourraient bénéficier de probiotiques de nouvelle génération. Pas les gélules vues à la télé entre deux pubs pour yaourts, non : des traitements ciblés, pensés comme de véritables médicaments, capables de rééquilibrer le microbiote pour optimiser la réponse thérapeutique.

La science regarde aussi du côté des récidives. Peut-on prédire le risque de rechute en étudiant la diversité et la composition du microbiote ? La question est sur la table, le stéthoscope posé juste à côté. Pour l’instant, la réponse n’est pas encore nette. Le principal frein est technique : il faut aujourd’hui deux à trois mois pour obtenir les résultats d’une analyse complète. Autant dire une éternité à l’échelle d’un parcours de soins. Mais des équipes travaillent déjà à accélérer la cadence, avec l’objectif d’un diagnostic en dix à douze jours. Une consultation express pour vos bactéries.

Dr Osasuna

Alors non, le microbiote ne remplacera ni l’oncologue, ni la chimiothérapie, ni l’immunothérapie. Mais il pourrait bien devenir le meilleur allié silencieux de ces traitements. Une sorte de général de l’ombre, planqué dans l’intestin, qui influence la bataille sans jamais apparaître sur la photo de groupe.

Moralité médicale : avant de traiter un cancer, il faudra peut-être bientôt aussi prendre soin de ce petit monde invisible qui vit en nous. Car parfois, la guérison ne vient pas seulement de la perfusion ou de la molécule miracle, mais aussi de cette armée bactérienne qui, bien nourrie et respectée, sait se montrer redoutablement efficace.

Sur ce, chers lecteurs, prenez soin de votre santé… et de votre microbiote. Consultation terminée.

Source : Fémina

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